Rehtorb Daed

La salle est en effervescence. Tous sont là. Ils boivent, mangent les raisins de la joie, ils fêtent ensemble l'heureux événement. Les murs blancs, sans toit, où l'on a apposé des tentures ocres, violettes et bordeaux, laissent pleine vue sur le ciel métallique et lumineux. Tous sont là... sauf lui. Où est-il ? Il va tout rater...

La fête bat son plein. Les tables de bois, recouvertes de nappes aux couleurs chatoyantes, arborent des coupoles débordantes de fruits, qui ont l'air si juteux et sucrés... mais je l'attends. Nous devions profiter de ce moment ensemble, ce jour de liesse et de bonheur.

Les convives dansent, chantent, mordant à pleines dents la nourriture et la vie même ; les tentures aux couleurs vives volettent dans la brise, qui me caresse agréablement le visage en passant.

Soudain, les explosions. Autour de la pièce, des déflagrations ; les corps jonchent le sol, c'est la panique, les bombes explosent, un souffle brûlant me projette contre un mur. Je protège mon visage de mes mains pleines de sang, de verre brisé et de poussière, puis je secoue la tête, étourdi. L'endroit n'est plus qu'un cimetière, un charnier immonde ; les cadavres se superposent, des gémissements d'agonie se superposant au bruit d'autres détonations, lointaines. Où est-il ? Je cours, je titube, je tangue, mais je tiens bon; je dois le chercher, il est là, il ne peut pas être loin, et je vais le trouver. Je trébuche sur des corps, mais peu m'importe ; je dois le retrouver.

Je sors dans la ruelle. Là, d'autres sont allongés, comme prostrés. Ils ne respirent plus ; il manque même des membres à certains d'entre eux, couverts de sang et de sable. Les quelques survivant courent au loin, sous les projections de poussière et de pierre. Il n'aurait pas fui... je sais d'instinct où il serait allé. Je le sens dans mes tripes ; je me précipite à l'opposé, vers les ghettos.

Ici, pas un cri, pas un murmure. Rien qu'un silence morbide, un néant de rien. A part les défunts, pas un chat, pas une âme.

Des tonneaux et des pneus servent de mobilier ; tout est pauvre, minimaliste, et bien souvent, de simples étais entourés de tissus servent de murs. Mes pieds frappent les tôles du sol, qu'on voit poindre sous le sable, alors que mes yeux implorent le ciel de métal. Si les Dieux existent, qu'ils me guident... je dois le retrouver.

Je prends la direction du Temple. Je passe la lourde porte ; le vantail est entre-ouvert. Le lieu de culte est un des rares bâtiments avec un toit. L'air y est lourd, pesant ; le silence règne, ici aussi... pourtant, je perçois qu'il n'est pas loin. Tout me l'indique, des piliers en pierre blanche à la coupole en verre au dessus de moi... il est passé ici, je le sens. Où est-il ?

Je peine à respirer, mais malgré mon essoufflement je me remets à courir. Pas le temps de me reposer, il est peut-être là, il a peut-être besoin de moi. Je passe l'Arche, au fond du Temple, et je pénètre dans la cour intérieure. Un étroit chemin pavé, entouré de murs de chaux, longe le bâtiment, puis tourne au coin. Je cours, il est proche, j'en suis certain.

Les colonnes et les tentures volettent sous la brise. Elles entourent une esplanade ; le vent léger dévoile des bancs de pierre, et un tas de pneus posé là, tel une tombe, ou un lit funéraire.

Sur cette dernière couche, la vision de cauchemar me frappe de plein fouet : mon frère est allongé. Une balle s'est logée dans sa poitrine, à l'emplacement même du cœur ; son sang a coulé sur ses mains et le sol, et il est là, baignant dans une flaque rouge sombre. Ses yeux grands ouverts fixent le ciel, le regard vide. Il est mort !

Mes larmes coulent à flot ; un hurlement de haine et de douleur monte de ma gorge et s'élève vers le firmament :

"DIEUX ! JE VOUS HAIS !"

Je n'ai pas entendu les pas se rapprocher derrière moi, pourtant je sens sa présence. Ses doigts de posent sur mon épaule, tremblants, me serrant doucement. Je tourne alors la tête, lentement, pour découvrir le visage accablé de mon père; ses paupières fatiguées par les pleurs, il m'empoigne de sa main, tant pour me réconforter que pour le soutenir ; il tient à peine sur ses genoux tremblants, et s'assied sur le banc, ne quittant des yeux le corps de mon frère défunt.

Puis sa voix s'élève, frémissante, pleine de ses sanglots ; et je joins mon chant au sien, les joues ruisselantes, la vue brouillée par mes larmes, car c'est mon frère qui est là, la chair de ma chair, le sang de mon sang. Les notes montent vers le ciel, une complainte dont la douleur est indescriptible. C'est le chant funéraire de notre famille :

Inis Mona.

9 septembre 2012